Mon rapport à l’IA : entre outil de travail et normalisation silencieuse
L'IA exécute mieux, plus vite, sans fatigue. Ce n'est pas la question. La question, c'est ce qu'on lui cède sans s'en rendre compte et à quelle vitesse on cesse de se la poser.
Je me souviens de Clippy. Cet assistant pixellisé apparu dans Word 97, représenté par un trombone animé avec des yeux, qui surgissait sans prévenir dès qu’il détectait (ou croyait détecter) que vous aviez besoin d’aide. « On dirait que vous rédigez une lettre ». « Voulez-vous de l’aide ? » La réponse était presque toujours « Non ». Ou plutôt : on fermait la fenêtre, on l’ignorait, et on continuait notre courrier en Comic Sans MS et nos incrustations WordArt arc-en ciel. Mais on ne le désactivait pas tout de suite. Au cas où.
Ce « au cas où » m’a longtemps semblé être la bonne posture face à un outil dont on ne savait pas encore exactement ce qu’il valait. Clippy était maladroit, souvent à côté de la plaque, parfois franchement inutile. Cependant, il posait déjà une question intéressante : est-ce qu’une machine peut anticiper ce dont j’ai besoin avant que je le formule moi-même ? La réponse était non à l’époque. Ou si rarement que ça ne comptait pas.
Vingt-cinq ans plus tard, on me pose une question que j’entends de plus en plus souvent, en réunion, par message, parfois avec une pointe d’inquiétude dans la voix : « Comment tu fais avec l’IA ? » Sous-entendu : est-ce que tu l’utilises, est-ce que tu t’y es mise, est-ce que ça change ton travail, est-ce que ça va te remplacer ? C’est à cette question que j’ai envie de répondre ici honnêtement, sans posture, et sans prétendre avoir tout réglé.
L’exécution, c’est plié. Et alors ?
Soyons directs : sur certaines tâches de mon travail (webdesign et webdeveloppement), je ne rivalise pas. Quand je relis le même bloc de code pour la cinquantième fois et que mon cerveau glisse sur l’erreur sans la voir, L’IA la repère en trois secondes. Quand je dois rédiger un contenu dans une langue qui n’est pas la mienne, il produit une base solide que je n’aurais pas écrite aussi vite, ni aussi proprement. Quand j’ai testé Claude Design, il a mis 6 secondes pour générer un rendu si propre que j’ai regardé ma sœur en lui disant « on est foutus ». Chose qui moi, me met plusieurs heures ou jours pour être réalisé.
Alors oui, niveau exécution, on joue plus dans la même cour. Ce serait malhonnête de dire le contraire et un peu vain de s’en défendre. C’est devenu une réalité.
Cependant, cette honnêteté mérite d’être prolongée : ces tâches ont toujours existé, et les outils pour les accélérer aussi. Dans mon secteur, Wix promettait un site en trente minutes. Shopify promettait une boutique sans développeur. Divi promettait le design sans designer. Ces outils existent, ils sont utilisés, ils ont leur place et ils n’ont pas tué les métiers qu’ils étaient censés rendre obsolètes. Ils ont déplacé la valeur. Ce qui comptait avant dans l’assemblage compte maintenant dans le jugement, le choix, la direction.
L’IA fait la même chose, à une vitesse et une échelle supérieures, on le sait. Elle est un outil de plus dans une longue liste d’outils qui ont promis de tout changer mais qui ont surtout changé ce sur quoi on doit concentrer notre attention.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de savoir si elle exécute mieux que moi sur ces tâches-là. Elle exécute mieux, point. La question qui suit est plus intéressante : qu’est-ce que ça libère et qu’est-ce que ça ne remplace pas ?
Ce que l’accessibilité à cet outil ne dit pas
Avec une exécution banalisée, le discours ambiant la transforme et en a fait une promesse pour tout le monde. En effet, depuis plusieurs mois, ce qui pullule sur les réseaux ce sont : Des outils, des stacks préconfigurées, des accès à des systèmes clés en main, des formations express pour « booster votre business avec l’IA ». Le message sous-jacent est toujours le même : c’est simple, c’est accessible, tout le monde peut le faire. À titre personnel, cette promesse, honnêtement, m’est plus anxiogène qu’autre chose.
Non pas parce qu’elle est fausse dans l’absolu. Mais parce qu’elle omet l’essentiel.
Les chiffres racontent une histoire un peu différente. Selon une étude Gallup récente, 69 % des utilisateurs quotidiens de l’IA se décrivent comme curieux vis-à-vis de la technologie, contre 28 % seulement chez ceux qui ne l’utilisent jamais. La curiosité ne vient pas de l’usage, elle le précède et le conditionne. Autrement dit, quelqu’un qui comprend déjà un peu comment les choses fonctionnent, qui a l’habitude de tester, de questionner, de rater et de recommencer, tirera infiniment plus de ces outils que quelqu’un qui n’a pas le temps, pas le contexte et à qui on a vendu l’idée que c’était simple.
Ce n’est pas un jugement de valeur. C’est une réalité de l’adoption technologique qui se confirme à chaque vague depuis trente ans.
Le vrai piège de la promesse « tout accessible » est là : elle déplace la culpabilité. Si l’outil est simple et que ça ne marche pas pour toi, le problème c’est toi. C’est une mécanique commerciale bien rodée et elle fonctionne d’autant mieux que le produit est réel et que la promesse n’est pas entièrement mensongère.
Ce qu’on vend rarement dans ces posts Instagram, LinkedIn ou ces newsletters, c’est la courbe d’apprentissage réelle, le nombre de requêtes ratées avant d’en formuler une bonne, la nécessité de savoir évaluer ce que l’outil produit pour ne pas le prendre pour argent comptant. Des chercheurs qui utilisent l’IA quotidiennement l’ont appris à leurs dépens : ils estimaient l’an dernier que l’IA surpassait les humains dans plus de la moitié des cas d’usage. Cette année, après expérience, ce chiffre est tombé à moins d’un tiers. L’outil n’a pas régressé. Leurs attentes, elles, ont été recalibrées par le réel.
C’est ça, l’usage éclairé. Heureusement, cela ne s’achète pas avec un abonnement.
La paresse intellectuelle, le vrai sujet
Un des aspect qui m’interpelle le plus dans l’usage généralisé de l’IA, ce n’est pas la vitesse, ni la puissance. C’est quelque chose de plus silencieux, de plus insidieux : la façon dont on prend pour acquis ce qu’elle produit et la paresse intellectuelle qui en découle.
Avant, lorsque je me retrouvais face à un bug dans mon code, je cherchais sur internet des sujets liés. Je tombais sur des forums qui avaient la réponse ou pas. Je creusais jusqu’à interpréter les solutions que d’autres développeurs partageaient ou commentaient. Maintenant, je me surprends à délaisser cette habitude en me tournant presque par défaut vers l’IA. Par « facilité ». Le comble est que ce n’est que plus que par « dépit » que je reviens à mes forums.
Cette facilité n’est pas un gain. C’est une perte immense car elle nous rend paresseux. L’IA, c’est l’ami hypra disponible : on lui pose une question, elle répond dans la seconde. Il ne restera plus qu’à copier, coller, publier. Parfois les contenus sont relus ou à peine survolés. La réponse a l’air bien structurée, le ton est assuré, les mots sont à leur place. Alors on fait confiance. Ce que personne ne dit assez clairement, c’est que l’IA ne sait pas. Elle prédit. Elle assemble des séquences probables à partir de ce qu’elle a ingéré. C’est remarquable techniquement, c’est utile dans beaucoup de contextes, mais ce n’est pas la même chose que comprendre, vérifier ou raisonner.
Alors à mes yeux, le problème n’est pas l’outil. Le problème est ce qu’on lui délègue sans s’en rendre compte : le recul, la reformulation, le doute. Des réflexes qu’on a mis des années à développer face à des expériences, des habitudes, des obstacles. À l’heure de l’IA, ceux-ci s’exercent ou s’atrophient selon qu’on les utilise ou non.
On vit déjà dans un contexte saturé d’information où le raccourci est devenu la norme. L’IA amplifie et normalise cette tentation à une échelle nouvelle. Pourquoi chercher, trier, synthétiser soi-même quand la synthèse arrive en deux secondes ? Pourquoi apprendre, puisque tout est disponible, accessible en un clic ? La question est légitime. La réponse devrait l’être aussi : parce que la qualité d’une synthèse ou d’un apprentissage dépend de la qualité des questions qu’on pose, de la capacité à reconnaître ce qui manque, de l’expérience qui permet de sentir quand quelque chose sonne faux.
Ce recul ne se génère pas. Il se construit, lentement, par l’expérience et par la pratique du doute.
Ce que j’observe autour de moi, dans des livrables clients, dans des contenus publiés, dans des échanges professionnels, c’est une écriture qui ressemble à de l’IA sans en avoir le nom. Lisse, structurée, vide d’un vrai point de vue. Personne ne l’assume, tout le monde le reconnaît. C’est peut-être le signe le plus concret de ce glissement : non pas que l’IA écrive à notre place, mais qu’on commence à penser comme elle nous a appris à formuler.
Où l’expérience devient irremplaçable
C’est la question qui suit naturellement tout ce qui précède : si l’IA dispose, exécute mieux, pense plus vite, produit plus proprement, qu’est-ce qui reste ?
Beaucoup de choses, en réalité. Sans pour autant être les mêmes qu’avant.
Ce que l’IA ne peut pas faire, c’est comprendre une situation dans sa singularité. Elle peut analyser des données, générer des hypothèses, proposer des structures. Elle ne peut pas sentir qu’un client hésite pour une raison qu’il n’a pas encore formulée. Elle ne peut pas lire une organisation, percevoir ce qui bloque vraiment derrière ce qui est dit, savoir quand pousser et quand laisser respirer. Ces choses-là s’apprennent par l’expérience accumulée, par les projets ratés autant que par les réussites, par des années passées à écouter des gens qui ne savent pas toujours ce qu’ils veulent mais qui ont besoin qu’on les aide à le trouver.
L’accompagnement, le diagnostic, la capacité à poser la bonne question avant même de chercher une réponse : ce sont des compétences que l’IA simule très bien en surface, et qu’elle ne possède pas du tout en profondeur. La différence est visible dès qu’on sort des cas génériques pour entrer dans le particulier, dans le contexte d’une entreprise précise, d’une équipe précise, d’un moment précis.
Ce qui change, c’est que cette valeur devient plus visible, pas moins. Quand l’exécution est banalisée, ce qui reste rare prend plus de prix. Un livrable propre ne suffit plus à se distinguer, tout le monde peut en produire un. Ce qui distingue, c’est la pertinence de ce qu’on met dedans, la justesse du diagnostic qui l’a précédé, la relation de confiance qui a permis de poser les bonnes questions.
C’est une bonne nouvelle, à condition de ne pas se tromper sur ce qu’on vend. Si la valeur était dans la vitesse d’exécution, alors oui, l’IA est une menace directe. Si elle était dans la compréhension, le conseil, la posture, elle devient au contraire un amplificateur. Elle libère du temps pour ce qui compte, à condition de savoir ce qui compte.
C’est là que l’expérience fait la différence, pas dans la capacité à produire plus vite, mais dans la capacité à orienter ce qu’on produit.
L’IA : un outil, pas une injonction ?
Revenons à notre ami Clippy, le trombone animé.
Ce trombone agaçant avait un défaut fondamental : il s’imposait. Il ne demandait pas si tu avais besoin d’aide, il présupposait que oui et surgissait dans ton espace de travail sans invitation. C’est pour ça qu’on le fermait. Pas parce qu’il était inutile dans l’absolu, mais parce que personne n’aime qu’on décide à sa place de ce dont il a besoin.
L’IA en 2026 est infiniment plus capable que Clippy (Désolée Clippy). Elle est aussi, dans beaucoup de contextes, infiniment plus présente sans notre consentement. Dans les outils qu’on utilise, dans les interfaces qu’on ne choisit plus vraiment, dans les suggestions qu’on accepte par défaut sans les avoir demandées. Le progrès technique est réel. L’imposition, elle aussi.
Mon rapport à l’IA m’est simple à résumer : c’est un outil de travail, pas un mode de vie. Je l’utilise quand elle m’est utile, dans des contextes précis de ce que je veux développer, avec un regard critique sur ce qu’elle produit. Je ne l’ai pas sur mon téléphone pour répondre à mes questions du quotidien. Je sais que je ne l’installerai pas de mon plein gré. Je ne lui délègue pas ce que je peux penser moi-même, pas par principe romantique, mais parce que je crois que c’est en pensant qu’on reste capable de penser, d’évoluer.
Ce qui me dérange profondément, ce n’est pas l’outil. C’est la vitesse à laquelle on normalise son usage sans vraiment le questionner. Ce n’est pas la même chose d’adopter quelque chose parce qu’on en a compris la valeur et les limites et de l’adopter parce que « c’est plus simple », « c’est plus rapide ». La deuxième posture est exactement celle que les vendeurs de stack espèrent. Elle est aussi celle qui produit les usages les plus pauvres et les plus irréfléchis.
J’utilise l’IA en connaissance de cause et refuse qu’elle me soit imposée. La nuance est importante : ce n’est pas du scepticisme, ce n’est pas de la résistance au changement. C’est simplement considérer qu’un outil, même puissant, même utile, mérite qu’on décide soi-même quand et comment il entre dans sa pratique.
Clippy a disparu en 2007 (R.I.P Clippy), sans cérémonie. Trop intrusif, trop sûr de savoir ce dont vous aviez besoin avant que vous le sachiez vous-même. On le fermait parce qu’on le voyait venir. En revanche, ce que personne n’a vu venir, c’est qu’on arrêterait de fermer.