Quitter une agence, garder le cap.
Un moment qui change tout
Il arrive plus souvent qu’on ne le croit qu’un simple geste agisse comme un point de bascule. Pour moi il s’agissait d’un email à envoyer. Celui qui était écrit depuis des jours et qui restait invariablement dans les brouillons. Court, factuel, presque administratif : Fources agency s’arrête, mais le travail continue sous un autre nom. Derrière, c’est le même visage, la même personne, les mêmes engagements. Simplement une autre enseigne sur la porte.
Je l’ai relu une dernière fois. J’ai vérifié la liste des destinataires. J’ai hésité.
Pas sur le contenu car il était juste. J’ai hésité sur ce que ce clic allait acter, pour moi, pas pour eux. Pour mes clients, c’était une formalité administrative. Pour moi, c’était la fin de quelque chose qui avait tenu sept ans, qui avait connu des bureaux aimés puis quittés, des projets qui avaient marché et d’autres moins.
J’ai respiré et j’ai appuyé. Le mail est parti. J’ai compris, dans la seconde qui a suivi, que ce n’était pas tant la fin de fources agency qui me serrait la gorge mais plutôt ne pas encore savoir quoi en faire.
Il m’a fallu six mois pour comprendre que ce que je vivais, ce n’était pas une fin. C’était un apprentissage. Celui de quitter sans abandonner. De finir sans renier. De partir sans tout démolir derrière soi.
fources agency, agence digitale
Fources agency, c’était trois personnes, à parts égales sur le papier. Une agence de création numérique à Bruxelles, dans la lignée de tant d’autres : branding, sites internet, projets pour des centres culturels, des PME, parfois des partenariats avec de plus grosses agences. Rien d’inédit, et nous le savions. Mais nous le faisions bien.
Pendant sept ans, nous avons construit ce que construisent les agences de cette taille-là : des projets dont on est fiers, d’autres qu’on aurait voulus différents, une réputation lente et solide, un réseau de partenaires de confiance. Nous avons traversé une pandémie sans abandonner, vécu les incertitudes des entrepreneurs sans renoncer. Nous avons appris à dire non à certains clients, à dire oui à d’autres qu’on n’aurait pas vus venir.
Fin 2025, nous avons compris ensemble que le projet ne tenait plus. Il ne tenait plus parce que nous trois ne voulions plus la même chose, et que continuer aurait été plus violent qu’arrêter.
On néglige l’impact qu’une fin peut avoir, et la façon dont elle se passe. Pourtant, il est évident pour moi qu’arrêter ensemble est plus difficile que continuer, et beaucoup plus honnête. Une structure qui s’éteint en disant clairement pourquoi elle s’éteint vaut mieux qu’une structure qui survit en faisant semblant.
Nous avons donc écrit ensemble le dernier chapitre. Nous avons soldé les comptes, prévenu les clients, fermé proprement ce qui devait l’être. Chacun est reparti de son côté, avec ses projets, ses rêves, et son envie (ou son besoin) de faire autrement.
« Faire autrement »
Pour moi, « faire autrement » ne voulait pas dire faire autre chose. Cela voulait dire continuer le même métier, mais seule. Avec les mêmes clients, ou presque. Avec les mêmes compétences. Mais sans la structure qui les portait jusque-là.
Pendant les six mois qui ont suivi, outre son nom, je n’ai pas créé ideanest. Pas tout de suite. J’ai d’abord traversé quelque chose que je n’avais pas anticipé, et qui ressemblait à un travail à plein temps invisible.
J’ai dû faire le deuil. Pas seulement de l’agence, mais de la version de moi-même qui était l’associée de deux autres personnes. De cette manière particulière de travailler à plusieurs, avec ses débats, ses désaccords, ses moments où l’on est trois cerveaux face à un problème. Pendant des années, j’avais pris cela comme allant de soi. En quelques semaines, il a fallu apprendre à porter les décisions seule, à choisir sans personne pour valider, à assumer sans personne pour partager le risque. C’est étrange, on croit que faire le deuil concerne ce que l’on perd. C’est aussi faire le deuil de ce que l’on était.
Ensuite, dans cette solitude nouvelle, j’ai réalisé que je tenais. Mieux que ce que je croyais. Quinze ans d’expérience, ça ne se résume pas à un CV, non, c’est un sédiment qui se dépose sans qu’on s’en rende compte. Je prends des décisions plus vite. Je vois les problèmes plus tôt. Je formule des choses que j’aurais hésité à formuler cinq ans plus tôt. Je ne le savais pas encore, mais j’avais acquis une assurance qui ne demandait qu’à se déployer une fois la structure des associés disparue.
Plus de confiance, synonyme de liberté?
Cette assurance s’est aussi traduite par une chose plus inconfortable : la capacité à dire non. Quand on est trois, dire non à un client est une décision collective, parfois lâche, souvent négociée. Quand on est seule, dire non engage pleinement. Ainsi j’ai découvert que dire non clarifiait beaucoup de choses : pour les clients, qui savaient à quoi s’attendre et pour moi, qui ne perdais plus d’énergie à m’adapter à des projets qui ne me correspondaient pas. J’ai appris à ne pas seulement choisir les projets selon leur intérêt, mais aussi selon la qualité de la collaboration qu’ils promettaient. À refuser les budgets sous-évalués pour des scopes ambitieux. À refuser les chaînes de décision floues. À refuser les clients qui négocient le respect en même temps que les honoraires.
Pendant ces six mois, je n’ai pas eu de révélation. Je n’ai pas découvert ma mission. Je n’ai pas pivoté vers un nouveau métier. J’ai juste compris, lentement, que je portais déjà tout ce qu’il me fallait pour continuer et que ce qui m’avait manqué jusque-là, ce n’était pas plus de compétences, mais plus de clarté sur les engagements que je voulais prendre, et avec qui.
De fources agency à ideanest
Ideanest n’est pas un nouveau projet. C’est ce que reste quand on retire d’un parcours ce qui ne fonctionnait plus, et qu’on garde ce qui mérite de continuer.
J’ai gardé les compétences évidemment, on ne laisse pas quinze années de métier en chemin. J’ai conservé les clients qui ont voulu continuer, parce qu’ils me faisaient confiance avant et encore aujourd’hui. J’ai gardé les couleurs et l’univers visuel de fources agency, parce qu’imposer un changement esthétique brutal à des partenaires qui n’avaient rien demandé aurait été une violence inutile, pour eux comme pour moi. La transition est douce. Volontairement.
Ce que j’ai changé, c’est le cadre. Ou plutôt, ce que j’ai changé, ce sont les engagements que je suis prête à prendre, et ceux que j’attends en retour.
Qu’attendre d’ideanest?
Ideanest est une démarche solo, entourée de partenaires choisis projet par projet, sans structure intermédiaire entre moi et celles et ceux qui me confient leur travail. Je conseille, je crée, j’accompagne. Pour des projets qui ont du sens et qui respectent leurs usagers. Pour des structures qui savent ce qu’elles veulent construire, et qui acceptent qu’on en discute clairement.
Le nom ideanest, je l’ai choisi pour ce qu’il évoque sans le dire trop fort : un endroit où des idées peuvent se poser, prendre forme, et continuer leur chemin. Pas un incubateur ni une fabrique. Plutôt un espace où ce qui mérite d’exister trouve les compétences et les engagements nécessaires pour tenir debout. L’envie est pour ideanest de faire des projets numériques pensés pour celles et ceux qui les utilisent. C’est court, c’est insuffisant, mais c’est juste. Aussi juste qu’il m’a fallu sept ans, une fermeture, et six mois de réflexion pour pouvoir l’écrire aussi simplement.
Les mots que j’écris ici sont les miens mais si vous êtes en train de quitter quelque chose, une structure, une manière de travailler, une association qui ne tient plus, une certitude… je voulais surtout dire ceci : c’est possible de le faire sans tout démolir.
On peut trier sans perdre quoi que ce soit. On peut laisser certaines choses finir sans renier ce qu’elles ont été. On peut prendre le temps de réfléchir, pendant des semaines ou des mois, sans que ce silence soit du gaspillage.
Pendant ces six mois, on m’a souvent demandé « alors, où en es-tu ? ». Je n’avais pas de réponse claire à donner, et j’ai fini par accepter de ne pas en avoir. C’est peut-être la chose la plus utile que j’ai apprise : qu’il y a des moments dans une vie professionnelle où le travail invisible comme celui de la réflexion, du deuil, de la reconfiguration, vaut autant que celui qu’on peut mettre sur une facture.
Ideanest existe maintenant parce que ces six mois ont existé. Tout ce que j’y ai compris, je le mets désormais au service des projets qui passent ma porte.